Boivin, la plus féministe des maisons joaillières
Jeanne Boivin, Suzanne Belperron, Juliette Moutard… Pendant que Cartier et Van Cleef dominaient Paris, une maison familiale audacieuse donnait sa chance et formait une dynastie de créatrices. Boivin, l'école des génies féminins de la joaillerie.

Aux origines d’un joaillier iconoclaste
Au début, il y a René Boivin, un joaillier parisien formé dans les ateliers avant de fonder sa propre maison en 1890, puis d’unifier différents ateliers pour bâtir un outil de production d’une rare maîtrise technique.
En 1893, il épouse Jeanne Poiret, sœur du couturier Paul Poiret, créant un pont direct entre l’avant-garde de la mode et l’audace de la joaillerie. Ensemble, ils imaginent un style déjà iconoclaste, nourri d’architecture, de voyages et de nature, qui vaudra plus tard à Boivin le surnom de "joaillier des intellectuels" pour sa clientèle d’artistes, d’écrivains et d’aristocrates sensibles à cette modernité.
Jeanne Boivin, stratège de l’ombre
Lorsque René meurt prématurément en 1917, beaucoup s’attendent à voir la maison vendue ou absorbée par un grand nom de la place Vendôme. Jeanne Boivin, veuve dans une industrie dominée par les hommes, fait alors un choix radical : garder le nom de son mari, reprendre la direction et poursuivre l’œuvre en son propre nom, sans jamais se mettre en avant, incarnant une forme de stratégie de l’ombre aussi lucide que moderne.
Elle commence par honorer les commandes en cours, puis impose peu à peu un vocabulaire plus sculptural, plus libre, où les volumes sont assumés et les références à la nature, aux animaux, aux formes organiques, magnifiées par un travail d’atelier d’une grande rigueur.
Jeanne se révèle une stratège hors pair, refusant les compromis commerciaux pour préserver l’exigence artistique de la maison. Sans apparaître en vitrine, elle dirige tout : choix des pierres, validation des dessins, dialogue avec les clientes, construction patiente d’une identité forte qui s’adresse à une élite cultivée plus qu’à la mondanité pure.
Elle fait surtout un geste rarissime pour l’époque : confier la création à des femmes, les reconnaître, les former et leur laisser la place d’inventer, faisant de Boivin un véritable incubateur de talents féminins quand la plupart des designers restent anonymes derrière le nom de la maison.
Suzanne Belperron, la "force active nécessaire"
Parmi ces talents, Suzanne Belperron est la première grande "force active nécessaire" de la maison. Arrivée très jeune, elle devient à 23 ans co-directrice de la maison René Boivin, rôle exceptionnel qui consacre son importance dans la vie artistique de l’entreprise, au point que Jeanne dira d’elle qu’elle joue un rôle majeur dans la création de la maison.
Chez Boivin, Belperron impose un langage immédiatement reconnaissable : pierres précieuses serties dans des matières dites semi-précieuses comme le cristal de roche, la calcédoine ou le quartz fumé, volumes architecturés, lignes presque sculpturales qui tranchent avec la joaillerie plus sage de la période.
Cette audace, pourtant, reste longtemps sans signature : à l’instar de la plupart des maisons, Boivin ne met en avant que son nom, pas celui de ses créateurs. Belperron finit par s’impatienter de cette relative invisibilité, alors même que son style attire une clientèle internationale et nourrit la réputation d’avant-garde de Boivin.
En 1932, elle accepte l’offre du marchand de perles Bernard Herz, l’un des fidèles fournisseurs de Boivin, et obtient ce qui lui manquait : la liberté totale de créer sous son nom, avec son propre salon et ses ateliers dédiés. Son départ, loin de clore l’histoire des femmes chez Boivin, ouvre en réalité un second chapitre.
Héritage d’une "école Boivin" (Juliette Moutard et Germaine Boivin)
Car la maison, entre-temps, a façonné une véritable "école Boivin", qui continue de rayonner après Belperron. Jeanne s’entoure de sa fille Germaine (Boivin), puis de Juliette Moutard, autre créatrice de l’ombre qui passera presque toute sa carrière à dessiner pour Boivin, souvent sans jamais chercher la lumière médiatique. Formée à l’École des Arts décoratifs et à l’École de la bijouterie de Paris, Moutard collabore à partir de 1933 avec Jeanne, puis avec Louis Girard, poursuivant l’esthétique inventive de la maison. Après la Seconde Guerre mondiale, elle renouvelle le thème animalier, très en vogue, en inventant des lions, tigres, poissons et créatures marines articulées, serties de pierres colorées, dont les écailles flexibles deviennent l’une des signatures les plus reconnaissables de Boivin.
Lorsque Jeanne disparaît en 1959, c’est Germaine Boivin qui prend la relève et dirige la maison jusqu’aux années 1970, prolongeant ce modèle singulier d’une joaillerie pensée, pilotée et incarnée par des femmes. Moutard, elle, travaille jusqu’en 1970, élaborant des bijoux qui marient modernité des lignes et fidélité à l’esprit originel, avant de céder la place à une nouvelle génération de créatrices, comme Marie-Caroline de Brosses, qui maintiendront ce dialogue subtil entre tradition et avant-garde.
L’histoire de Boivin, de Jeanne à Suzanne Belperron, de Juliette Moutard à Germaine Boivin, compose ainsi un récit parallèle à celui des grandes maisons de la place Vendôme : celui d’un atelier discret où des femmes, longtemps sans signature, ont fait évoluer la joaillerie vers plus de liberté, de puissance et de caractère, jusqu’à imposer la maison parmi les plus influentes du XXe siècle.
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